SÉBASTIEN MAHON : « Là où la terre s’achève »
Ces cités extraordinaires, situées là où la terre s’arrête et où commencent les océans, sont inconnues de tout cartographe terrestre. Dans l’art ingénieux de Sébastien Mahon, en effet, la réalité se transmute en Utopie, et la peinture en rêve.
Dans sa série « Glorious Tropical », un déplacement dans le temps et l’espace nous ramène à un autre âge, cet « âge d’or » qui, depuis Hésiode, Ovide et Érasme, hante l’imaginaire des poètes mécontents de leur époque. Le genre pictural, ici, vole en éclats. Peintes à l’huile, mais étonnamment éthérées, les images de Mahon nous happent comme les illustrations d’un livre de contes favori. Le désir évident de raconter apparente son œuvre à la bande dessinée ; sa quête d’un bonheur ingénu évoque l’art naïf (le muralisme) ; son attention à la réalité contemporaine rappelle la peinture américaine*. L’aisance de son « pinceau », combinée à l’aura magique du voyage qui imprègne son travail, crée en outre une atmosphère d’intimité et de nostalgie.
Le mot « nostalgie » a été forgé en 1678 par le médecin suisse J.-J. Harder, à partir du grec nostos, le retour au foyer, et algos, la douleur ou le désir. Dans son Vocabulaire d’esthétique, Étienne Souriau en donne une définition précise qui l’élève au rang de genre esthétique : « La nostalgie devient une véritable forme d’inspiration artistique (…) lorsqu’elle dépasse le niveau de la représentation mentale pour créer une œuvre effective, dans laquelle ce qui est absent est véritablement présent tout en gardant son aura d’Ailleurs. De telles œuvres peuvent exercer sur les spectateurs un effet si puissant qu’ils en viennent à appartenir moralement à une terre jusque-là étrangère. Cet amour des pays lointains ne concerne pas seulement les pays réels : on peut éprouver de la nostalgie pour une terre imaginaire ou mythique, qu’une œuvre d’art peut incarner avec assez de force pour être dispensée d’exister matériellement. »
Toutes les œuvres de Sébastien Mahon portent la marque de cet état émotionnel complexe, personnel et intense, troublant et nourricier, mais toujours précis. Dans ses peintures antérieures, qui portent non sur des lieux lointains mais sur une période que l’artiste ne connaît qu’indirectement, les années 1960, Mahon demande : « Quel est le rapport intrinsèque de la réalité à une époque donnée ? »
L’originalité de ce va-et-vient tient à la matérialisation d’un secret, emprisonné dans une époque et un monde qui lui sont propres, que l’intervention des images transforme en mythologie.
Ileana Cornea
Peinture américaine : Richard Diebenkorn, Andrew Wyeth, Peter Doig, Edward Hopper…
Notes :